Sainte Solange

Dans un petit village, sur les bords de l’Ouatier, à Val-Villemont, près Bourges, vivait, il y a plus de mille ans, une famille de braves vignerons. Ils eurent une fille, jolie comme le jour, qu’ils nommèrent Solange.
Le soir, à la veillée, le père lisait à haute voix La Vie des Saints dans un vieux livre tout jauni par le temps et l’usage. Solange écoutait cette lecture avec ravissement. Sainte Agnès surtout la mettait en extase : « Je ferai comme toi, mon agnelette ! » disait–elle, joignant les mains.
Et, tout en gardant ses brebis, il lui semblait parfois la voir debout devant elle, enveloppée d’un grand manteau. Quand elle eut pris un peu d’âge, elle édifia les gens du bourg par ses vertus. Charitable, elle s’en allait quêter pour les pauvres à travers les moisssons : «Un brin d’épis, champ du Seigneur, demandait-elle. Jésus vous en baillera de plus riches. » Et les tiges aussitôt s’abaissaient pour s’égrener au creux de ses mains, tandis que de plus beaux épis renaissaient derrière ses aps.
Un jour, lavant du linge dans l’Ouatier, elle vit se refléter sur l’eau le plus charmant visage que l’on puisse voir. Elle l’admirait sans se douter que ce fut elle : « Oh ! la gente fille au teint frais ! Jésus ! C’est une rose ! » s’exclama-t-elle naïvement. Mais Agnès est là pour la mettre en garde contre le péché d’orgueil. Solange alors, toute confuse, brouille l’eau jusqu’au fond pour ne plus voir son image. Avec les années, elle gagne en perfection, fait des miracles, écarte les orages, guérit les infirmes, chasse le démon de ceux qui en sont possédés. Sa renommée s’étend au loin. Le prince du pays, Bernard, comte de Poitiers et de Bourges, veut connaître cette bergère que l’on dit si vertueuse et si belle. Un jour, il l’aperçoit priant devant un petit oratoire qu’elle a construit elle–même au milieu des champs et le voilà pris d’amour pour cette jeune fille aux grands yeux. Il jure qu’il la fera sienne. L’avril revenu, il rôde autour de la prairie où elle mène paître ses agneaux. Elle chante en tournant son fuseau. Il l’aborde et lui offre son coeur, ses domaines, Bourges la grand’ville. Mais Solange refuse tous ces biens et lui apprend que son coeur est à Jésus « comme la feuille est à la branche ».
Le prince veut la saisir, mais elle s’enfuit. Il la poursuit et, l’ayant rejointe, il la dépose sur son cheval et l’emporte vers son château, lorsqu’elle lui échappe une seconde fois. Alors, l’amour faisant place à la fureur, d’un seul coup de sa dague le prince lui trancha la tête. De cette jolie tête blonde aux grands yeux clairs, croulée sur l’herbe sanglante, sortirent des parfums comme du vase brisé de sainte Madeleine, et par trois fois le nom de « Jésus » s’échappa de ses lèvres mortes. Epouvanté de son crime, le prince disparut dans une course folle, regardant luire devant lui une étoile d’or –l’étoile qui brillait au front de Solange– et qui le conduisit dans le jardin des Anges, où règne le Pardon.
H. LAPAIRE.



30/04/2007
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